|
Christine Buci Glucksmann, extrait de la conférence sur Ramsà, "au nom de l'artiste", vendredi 7 novembre 2008 à l'Espace Culturel du Centre IUFM de Reims.
L’invention du nom
Je voudrais tout d’abord vous proposer quelques analyses et aussi quelques hypothèses concernant le travail de Ramsà ; ce qui me frappe d’abord, c’est la pluralité de ses pratiques : elle fait des installations, des photos, des vidéos, avec tout un trajet du regard qui est déjà une chorégraphie. Toutes ces pratiques autorisent ce que j’ai appelé des passages d’art et l’inscrivent dans l’après- modernisme, si le modernisme était l’irréductibilité des différents langages à utiliser plusieurs médiums et à les mettre en résonance, elle se situe dans une double tradition, d’une part ce que j’appellerai un post-duchampisme dans la mesure où il y a chez elle un rapport ironique à l’art conceptuel, c’est à dire quelque chose qui porte sur son nom et d’autre part, il y a toujours une dimension plastique de l’image, une dimension figurale ; le nom de l’art ou le nom de l’artiste, nommer une œuvre ou se nommer dans une œuvre c’est bien sûr lui donner un sens et lui donner une identité. Le changement de nom d’un artiste est toujours symptomatique, changement de nom changement d’identité, Duchamp, Warhola qui devient Warhol, laisse tomber un a, bien qu’il ait réalisé beaucoup de photos de lui en femme ; quant à Orlan, elle s’est inventée un nom un peu masculin ou du moins double. Le nom de l’artiste est porteur d’identités symboliques et aussi de jeux d’identités. Dans son atelier à Paris, en préparant cette exposition Ramsà m’a dit avoir choisi son nom de manière abstraite, comme un son, donc Ram- sà est un nom choisi, c’est une identité fictive d’artiste inscrite ici dans le monde de l’art et on peut dire qu’il sonne comme un effet d’Orient. En effet, dans la culture arabe, ramsa signifie le chiffre 5 ainsi que la main ; effet d’ironie, effet d’étrangeté, origine imaginaire ou réelle de l’artiste qui, à 15 ans, s’intéresse au bouddhisme ZEN, prend des cours de Sanscrit puis d’hindouisme et de calligraphie. Elle acquiert donc une expérience du geste que l’on retrouve dans certaines de ses vidéos où l’on voit bien que son geste a été de prendre les mouvements de l’eau, ce geste est un « laisser prise » ce n’est pas une maîtrise, ce geste est une sorte de passivité active, comme on dirait en Orient. Ce que je veux dire par là c’est que le Je de Ramsà, le nom Ramsà oscille à l’intérieur de l’œuvre et que le je est un jeu de langage.
Ramsà n’a cessé de jouer sa propre identité, je pense en particulier à un jeu de 52 cartes au mur, qui alternait avec quelque chose qui lui est propre, des taies , des traversins et des images agrandies de sa propre peau, le titre « jouez sa peau » est quelque chose comme une carte à jouer, c’est à dire qu’on s’aperçoit que tout un réseau se met en place, le je, le jeu, le corps et par là même le je dans ce jeu de carte « jouer sa peau ». Dans ce titre, le je est au fond une donnée symbolique qui n’est pas le nom du père ; on peut dire que c’est un Je choisi, un je de hasard, et pour avoir travaillé avec de nombreuses artistes femmes, Cindy Sherman, Orlan, Mariko Mori, Warhol et Duchamp étaient là en pionniers, les artistes et en particulier les artistes femmes ont plusieurs identités, ont plusieurs ego. Je dirai que maintenant, à l’étape de l’hybridation et de mondialisation, tout le monde a plusieurs identités, donc un ego pluriel ; ce qui veut dire que le je de Ramsà est à inventer, à inventer sans règle, c’est-à-dire que la règle du jeu est arbitraire et à inventer, comme le choix de sa propre identité.
Alors Pourquoi ? Donner un corps à sa propre identité de femme, mais en même temps faire que ce corps ne soit pas dans l’ultra-visibilité, c’est construire un certain type de corps et je voudrais cerner ce type de corps que j’appellerai le corps invisible, ou encore un corps multiple, démultiplié, fragmenté et finalement ritualisé à partir du travail réalisé au Brésil.
Pour donner une référence je dirai que ce corps est proche de ce que Deleuze et Guattari appelaient, en référence à Artaud, un corps sans organe ou même, comme c’est le cas dans ses morceaux de corps en cire qui flottent dans ses vidéos, des organes sans corps. C’est à dire qu’il s’agit au fond dans ce travail du corps de construire un ordre symbolique, peut être différent de la triangulation parentale, le père, la mère, l’enfant. Comme le disaient Deleuze et Guattari à propos de ce corps qu’elle va construire dans son œuvre « ce qui se répartit sur le corps sans organe, ce sont les races, les cultures et leurs Dieux ». C’est cela qui va apparaître, ce corps va être pluriracial, pluriculturel et au fond, peut-être polythéiste.
|